Nos séniors ont souvent tendance à rappeler la difficulté du chemin qu’ils ont parcouru avant de réussir. Ainsi, Vincent OZIER-LAFONTAINE et Marcel OSENAT sont deux martiniquais non békés qui ont fait fortune et qui ont accepté de se confier dans l’émission Zones d’Ombres diffusée le 3 Décembre 2013 sur Antilles Télévision (ATV). Ils considèrent que la richesse ne présente aucun caractère héréditaire, puisqu’elle se construit avec force de volonté de travail.
En effet, le premier, issu d’un adultère, a quitté l’école à 14 ans sans diplôme pour commencer à travailler en tant que livreur de pain. Aujourd’hui à la tête d’une chaîne de stations-service, de supérettes et d’un célèbre magasin de bazar (Galerie Lafontaine), il réside au Cap Est au François, zone résidentielle très connue pour sa population importante de békés.
Le second, également parti de rien, est le Président Directeur Général (PDG) du groupe Librairie Antillaise, le PDG du groupe agro-alimentaire COMIA et membre du Conseil Économique Social et Environnemental National. Il a d’ailleurs débuté en tant que stagiaire au sein du groupe Bernard HAYOT, l’une des familles de békés les plus fortunées du pays.
Selon le Larousse de 2000, « béké » est le synonyme de « créole ». Les sociétés créoles sont apparues au XVe siècle par l’association sur une plantation du Cap-Vert de colons portugais et d’esclaves importés d’Afrique noire. Ce modèle s’est par la suite répandu en Louisiane, puis aux Antilles. De ce fait, la richesse des békés est souvent assimilée au passé colonial.
Par ailleurs, jusqu’à la fin du XIXe siècle, seule une minorité de Français s’exprimait en français classique. Tous les autres patoisaient. La langue créole est alors issue d’un mélange de divers patois. La colonisation serait donc à l’origine de la culture créole. (Guy Cabort-Masson, 1998).
Pour Marcel OSENAT, la jeunesse martiniquaise contemporaine a de l’avenir et elle parvient à s’investir et à créer de plus en plus d’emplois, notamment parce qu’elle ne vit pas dans le complexe esclave-béké laissé par l’histoire.
Pourtant, en 2014, le taux de chômage en Martinique atteignait les 19,4%, dont 51% concernait les moins de 25 ans.
C’est pour cela qu’en accord avec la Loi de Refondation de 2013 – promouvant l’égalité des chances – et avec l’axe 2 du projet académique de la Martinique, l’école a pour mission éducative de favoriser l’insertion sociale et professionnelle de tous les élèves.
Compte tenu des spécificités régionales de la Martinique, dans quelle mesure le conseiller principal d’éducation (CPE) peut-il alors accompagner le parcours de tous les élèves vers la réussite ?
Dans une première partie, il s’agira de porter une réflexion sur la notion de réussite. Ensuite, nous analyserons les éléments qui font obstacle à la réussite des jeunes martiniquais. Et pour terminer, il conviendra d’aborder comment un CPE peut il remobiliser les élèves
- Qu’est-ce que la réussite ?
- Définition
La réussite est une heureuse issue, un résultat favorable (Dictionnaire Larousse, 2000). On peut la rapprocher de la définition du gagnant. Un gagnant est celui qui mène la réalisation de son projet à bon terme, ou encore qui atteint le but qu’il s’est fixé par sa volonté et son action. Réussir c’est également être conscient d’avoir sa place dans la société en s’acceptant tel que l’on est avec ses forces et ses faiblesses (Elyane Alleysson, 2011).
Selon Marcel OSENAT, la richesse matérielle et la réussite sont deux choses distinctes ; dans la mesure où un individu qui fait fortune en gagnant à la loterie n’a fournit aucun effort pour y parvenir.
Or si aujourd’hui, l’argent et les richesses matérielles tendent à être perçus comme des signes de réussite, les jeunes le plus en rupture avec la société peinent à y trouver leur place. Ils ne percevront donc pas forcément la réussite au sens d’une insertion professionnelle ou sociale réussie.
- Jeunes d’hier, modèles d’aujourd’hui ?
Vincent Ozier-Lafontaine, en tant qu’enfant adultérin puis orphelin à 14 ans, serait aujourd’hui l’élève type auquel les personnels d’éducation et d’encadrement pourraient avoir à faire, notamment dans un établissement relevant de l’éducation prioritaire. Il est issu d’une famille monoparentale – comme 40% des enfants d’aujourd’hui – et s’est retrouvé en situation de décrochage scolaire.
Par ailleurs, nous serions tentés de penser que, par son parcours difficile, Vincent Ozier-Lafontaine pourrait servir de modèle à la jeunesse martiniquaise.
Toutefois, divers éléments pourraient constituer un frein à notre hypothèse. Premièrement, si les jeunes considèrent la réussite de Vincent Ozier-Lafontaine comme inaccessible, cet exemple ne pourra constituer une base solide pour développer chez eux le goût de l’effort. C’est ce que démontrent les travaux de Lockwood et Kunda (1997) sur l’influence des célébrités sur les performances scolaires des élèves.
Ensuite, ces jeunes – issus d’une société de l’immédiateté – pourraient accorder plus d’importance au résultat obtenu qu’aux difficultés rencontrées pour y parvenir.
- Vers une nouvelle conception de la réussite
En effet, notre société contemporaine – de production et de consommation – a tendance à privilégier l’immédiateté. Autrement dit, les enfants sont, dès le plus jeune âge, confrontés à des « instants de consommation et à des consommations d’instants ». Ainsi, une fois « un instant top » achevé, « on attend le suivant ». Et « entre les deux […] c’est l’ennui, l’impatience » (Guillot, 2006).
Or, la consommation nécessite des moyens financiers plus ou moins importants, selon les besoins ou désirs. En effet, plus l’on consomme et plus il faut de l’argent. Cette nécessité d’avoir de l’argent est d’ailleurs présente dans l’esprit des individus dès le plus jeune âge. Ainsi, d’après une enquête IPSOS (du 08/09/2015) sur la perception de la précarité chez les enfants, 58% des français de 8-11 ans ont déclaré avoir peur de devenir pauvre.
De plus, selon l’auteur américain Kiyosaki (2001), « Devenir riche ne s’apprend pas à l’école ». Il ajoute que le système d’éducation est conçu pour produire de bons employés et non des employeurs ; dans un monde où seul un sens des affaires aiguisé, et non un savoir académique, procure une sécurité financière. La mission de l’école s’avère aujourd’hui difficile dans une société où les jeunes peinent à y trouver un intérêt.
- Les obstacles à la réussite des jeunes martiniquais
- La désacralisation de l’école face à une sacralisation du crime
Dans son essai Souffrance et jouissance aux Antilles, André Lucrèce rappelle que la violence n’est pas un phénomène nouveau. Toutefois, il considère que dans nos sociétés de la modernité, cette violence est « mise en scène et reproduite comme modèle par les consciences faibles ou en révolte » célébrant « le culte du désordre ». Il ajoute que c’est ce culte qui pousse les jeunes le plus en rupture avec l’école à installer le désordre au sein même de l’institution scolaire, en refusant d’obtempérer à des directives simples ou par des actes d’incivilités ou des manifestations de violences graves – envers leurs camarades ou leurs professeurs. C’est ainsi que le personnel subit une « crise de l’autorité », par laquelle les élèves difficiles, ne trouvant pas leur place dans la société, manifestent leur mécontentement violemment.
En outre, selon l’adjoint au directeur départemental de la sécurité publique Éric Oedes, si la violence a baissé de manière générale entre 2013 et 2014, la délinquance juvénile a, elle, augmenté. Cela pourrait s’expliquer par la facilité et la rapidité avec laquelle il est possible de gagner de grosses sommes d’argent dans la rue. En effet, pour exécuter un individu, un très jeune peut percevoir 300€, tandis que les criminels les plus aguerris se font rémunérer entre 50 000 à 250 000€. Par ailleurs, la prostitution des mineurs est une autre activité leur permettant de gagner des sommes importantes en un temps record.
- Le passé colonial
Si les jeunes parviennent à trouver un moyen rapide de gagner de l’argent, ils pourraient s’être inconsciemment donné l’interdiction de réussir par peur d’échouer ; notamment dans les voies « honorables » voire prestigieuses.
Or, si selon Marcel OSENAT, la richesse des békés n’a rien d’héréditaire, Guy Cabort Masson souligne que dès le XVIIIe siècle le Code Noir garantissait aux colons leurs privilèges (Martinique – Comportements & Mentalité, 1998). Il ajoute que l’état a permis au béké de maintenir la tradition du droit d’aînesse, permettant au père de transmettre le fief au fils, sans diviser l’héritage. Pourtant, bien que le droit d’aînesse soit interdit dans la République, un montage juridique chez le notaire le rend possible pour les békés. Ainsi, toutes les familles békés seraient apparentées et se partageraient les bonnes terres de la Martinique, tandis que les familles non békés n’auraient jamais pu conserver ces terres de la même façon.
Au regard de cette main mise des békés sur l’économie, la jeunesse pourrait alors s’être inconsciemment donné l’interdiction de réussir par peur d’échouer. Toutefois, il est à noter que les personnes vivant dans la peur d’échouer invoquent souvent des excuses pour justifier leur non réussite (Elyane Alleysson, 2011). Par conséquent, si elles s’avouent vaincues dès le départ, elles ne peuvent travailler avec le même acharnement que Vincent Ozier-Lafontaine et Marcel Osenat.
- Éduquer, une priorité
L’absence de la famille est l’un des facteurs les plus significatifs dans la criminalité des jeunes. Il est donc intéressant de comparer la Zone de Sécurité Prioritaire (ZSP) mise en place en Avril 2013 et la redistribution des établissements de l’éducation prioritaire de Janvier 2015.
Premièrement, la ZSP concerne le Centre-Ville, Terres Sainville, Volga-Plage, Dillon et Sainte-Thérèse, qui représentent 40% de la délinquance de Fort-de-France. Pourtant, selon le policier martiniquais membre du syndicat Alliance Police Nationale, Louisy Berté, la ZSP devrait s’étendre à tout le département martiniquais, comme le département de Seine Saint-Denis (93). Il considère que cette ZSP ne couvre que les zones « vitrines » du centre-ville et que toutes les communes sont touchées par la violence. De plus, il souligne que la ville du Lamentin ne fait pas partie de la ZSP, alors qu’elle est bien plus violente que Fort-de-France (Mi Déba, Diffusion : Janvier 2015 sur ATV).
En revanche, la répartition des établissements en Réseau d’Éducation Prioritaire semble tenir compte des difficultés propres à chaque zone sociodémographique. En effet, elle couvre le territoire de manière beaucoup plus large. En guise d’exemple, nous pouvons dire que les établissements, ruraux comme urbains, présentant des difficultés ont bénéficié de la nouvelle répartition de Janvier 2015, en fonction de leur problématiques propres. En effet, ces dernières années, la « ghettoïsation » de certains bourgs est remarquable, dans des communes plutôt rurales. C’est le cas du Collège Belle Étoile de la ville de Saint-Joseph, plutôt rurale, qui relève de l’éducation prioritaire.
- Dans quelle mesure le CPE peut-il remobiliser les élèves et cultiver chez eux le goût de l’effort ?
Tout d’abord, le rôle de l’école est d’assurer le droit à l’instruction de tous pour une intégration professionnelle et sociale réussie. L’un des enjeux de l’éducation est donc la lutte contre le chômage et la précarité, par la validation d’un diplôme minimal de niveau IV.
C’est donc en accord avec la Circulaire du 10 Août 2015, relative à ses missions et fonctions, que le CPE veille à la réussite de tous les élèves, en lien avec les autres personnels. Pour ce faire, il s’assure du respect de l’obligation scolaire pour la validation du socle commun de connaissances et de compétences. Par ailleurs, il est en mesure d’impulser et de coordonner le volet pédagogique du volet d’établissement, comme le prévoit le référentiel de 2013 relatif aux personnels d’éducation et d’encadrement. Il s’agit alors de cibler les élèves le plus en difficulté afin de leur apporter un accompagnement personnalisé. Ainsi, les élèves issus de milieux modestes présentant de grandes difficultés d’apprentissage peuvent être pris en charge dans le cadre d’un accompagnement pédagogique ou de cours de soutien.
En outre, le CPE est l’un des garants de la sécurité au sein de l’établissement, dans la mesure où instaurer un climat serein favorise les apprentissages. L’école doit rester pour les élèves un « sanctuaire », qui les tient à l’écart de leurs problématiques extérieures. Toutefois, la famille est l’un des partenaires privilégiés du CPE. En effet, sans elle, il reste très difficile – voire impossible – de développer le goût de l’effort chez les élèves le plus en rupture avec l’institution scolaire. Or, un élève démobilisé scolairement présente d’avantage de risques de tomber dans la délinquance et de décrocher scolairement (Blaya.C, 2012). Par ailleurs, une expérience négative de l’école chez l’élève représente un facteur de risque de violence scolaire (Debarbieux, 2010).
La construction puis l’accompagnement du parcours de l’élève sont donc essentiels pour mobiliser l’élève autour d’un projet professionnel. Il s’agit alors pour les conseillers d’orientation psychologue (COP) et les CPE de trouver avec l’élève la voie professionnelle qui lui correspond, en cohérence avec ses capacités scolaires. Il convient également de mener l’élève à l’épanouissement personnel par une orientation choisie, en développant chez lui le goût de l’effort. L’argent ne peut constituer un critère premier de motivation.
Pour terminer, les activités ludiques réalisées dans le cadre de l’animation éducative sont des axes qui permettent de temporiser les élèves ayant un comportement difficile en classe. Les impliquer dans des projets culturels, artistiques et sportifs est souvent un moyen efficace de les valoriser pour le développement de leur estime de soi.
Conclusion
Pour conclure, nous dirons que la mission de l’école de conduire tous les élèves à l’insertion sociale et professionnelle est claire. En effet, elle dispose d’outils lui permettant de s’adapter à l’individualité de chaque élève. En effet, l’école fait tout son possible pour développer le goût de l’effort chez ces élèves, issus de cette société de l’immédiateté.
Toutefois, pour les cas les plus complexes, elle peut difficilement atteindre ses objectifs sans une implication active des familles. Le rôle de la famille dans la réussite de l’élève est essentiel, notamment dans le développement de l’identité de ce dernier. C’est cette identité même qui, par le développement de l’estime de soi, permet au jeune de trouver sa voie, puis sa place dans la société. De plus, la Martinique est un département, une région située dans un contexte historique particulier qui, de manière inconsciente, pèse lourdement sur les mentalités. Cette dernière problématique est d’ailleurs soulignée et décrite par le professeur de médecine, psychologie médicale et psychiatrie, Aimé Charles-Nicolas, comme étant le « lourd fardeau des stigmates de l’esclavage ».
Il conviendrait alors de renforcer les politiques publiques visant à réinstaurer l’autorité des adultes (dans les familles et à l’école), dans l’intérêt des jeunes.
Pour terminer, la lutte contre la délinquance juvénile est un combat qu’il ne faut pas abandonner. Cependant, il est à noter qu’Éric Debarbieux comme André Lucrèce, déplorent une sur-médiatisation des actes de violences, ce qui provoque une dramatisation de la situation réelle. Aujourd’hui, le taux de réussite au baccalauréat atteint les 81% et la Martinique est l’une des régions qui compte le plus de diplômés au kilomètre carré.
Stanley NOUREL (2016), (révisé en 2021) – Dossier de contexte régional réalisé dans le cadre de la formation de Master d’Encadrement éducatif à l’Université des Antilles
Ressources documentaires
Alleysson Elyane, À la frontière de la réussite : la peur », Actualités en analyse transactionnelle, 2011
Blaya.C, Décrochages Scolaires – l’école en difficulté, 2012
Cabort Masson, G., Martinique – Comportements & Mentalité, 1998
Guillot, L’autorité en éducation : Sortir de la crise Broché – 16 mars 2006
Lucrèce A., Souffrances et jouissance aux Antilles, 2000
Martinot D., Toczek M-C., Brunot S., Performances scolaires des élèves et appartenance ethnique ‘majoritaire vs. Minoritaire) de leurs modèles professionnels